« La participation inclusive commence avant même l'élaboration du plan d'action »
cOM 5
KHADIJA ZEKHNINI
- Lauréate du Prix du jury Papers & Pictures 2025 de POM
- Conseillère en environnement chez Rijkswaterstaat via Dutch Boosting Group
- Fille de la première génération de Néerlandais d’origine marocaine
Ne rencontrer que le stéréotype de l’homme blanc de plus de 50 ans lors d'une séance de participation ? Khadija Zekhnini s'est donné pour mission personnelle d'impliquer un public plus diversifié. L'inclusivité ne doit pas être une simple case à cocher, mais doit devenir la chose la plus naturelle au monde. Elle nous explique comment la pensée systémique favorise une participation inclusive.
Dans la société actuelle, l'inclusivité est bien plus qu'une mode. Khadija interpelle à ce sujet tous ceux qui s'occupent de participation. Elle a rédigé un article percutant à ce sujet et a remporté le prix du jury « Papers & Pictures » décerné par une plateforme de gestion de l'environnement aux Pays-Bas. La participation n'est encore trop souvent pas inclusive. Khadija propose des outils pour y remédier.
Dans votre article, vous affirmez que la participation est rarement véritablement inclusive. Qu’est-ce qui ne va pas, fondamentalement ?
« Nous organisons des réunions de riverains et y voyons toujours les mêmes personnes. Alors que le plan de participation stipule que nous voulons impliquer tous les groupes cibles. Tout est déjà biaisé dès l’élaboration de ce plan de participation. Trop souvent, il est réalisé derrière un bureau, où nous réfléchissons au projet en termes de processus et de règles. Mais, dans la vie réelle, nous ne faisons pas nos choix sur base d’un plan d’actions ! Le système dans lequel nous voulons que les habitants participent à la réflexion n’est pas inclusif. Il est conçu pour des personnes qui maîtrisent le langage et qui savent comment s’y prendre pour atteindre les décideurs et les médias. »
Comment faut-il s’y prendre alors ?
« Selon moi, la pensée systémique est une solution qui permet de rendre la participation plus inclusive. Avec cette approche, on aborde les problèmes complexes en cherchant à comprendre les liens et les relations qui les unissent : quel est le contexte historique ? Quel est le sentiment général ? Quelles sont les dynamiques en jeu ? Quelles sont les relations entre les différents acteurs ? On n’aborde donc pas un projet sous l’angle des processus et des règles, mais à partir du système dans lequel les gens vivent, celui où le problème se pose. »
« Mon appel est le suivant : avant même qu’un plan d’actions ne soit établi, sortez avec l’équipe de projet. Apprenez d’abord à vraiment connaître les habitants du quartier. Qu’est-ce qui les préoccupe ? À quoi ressemble leur vie ? Si vous sonnez chez quelqu’un et que vous voyez que cette personne a du mal à se déplacer ou ne parle pas la langue, vous comprenez immédiatement pourquoi une lettre d’invitation à une réunion ne la mobilisera pas. C’est sur la base des connaissances acquises dans le quartier que vous devez déterminer la mission, ce que vous voulez atteindre et quelle est la marge de participation. »
Même lorsque nous nous rendons dans le quartier, nous ne parvenons pas toujours à franchir le seuil des maisons. Les gens sont souvent réticents. Que faites-vous alors ?
« La décision de participer ou non reste toujours un choix personnel. Il n’est pas non plus nécessaire de parler à tout le monde dans le quartier. Il est plus important de s’adresser à un échantillon représentatif de la société. Abordez le processus de participation comme une recherche scientifique : continuez à collecter des informations jusqu’à ce que vous ayez atteint un niveau de saturation. Si vous n’obtenez plus de nouvelles contributions de la part d’un groupe donné, vous pouvez vous arrêter. Mais veillez à parler à chaque groupe cible, même à un niveau micro. Vous n’y parvenez pas ? Assurez-vous alors de bien comprendre à quoi ressemble la vie de ce groupe cible et intégrez cet aspect dans la suite du processus. »
Dans votre article, vous écrivez que la participation est complexe et nécessite des solutions qui embrassent cette complexité. Pouvez-vous nous expliquer ?
« Je qualifie bon nombre de nos missions de « wicked problems » (problèmes épineux). Il y a tellement de causes, de personnes et d’organisations impliquées qu’il est presque impossible d’en avoir le contrôle. Prenons l’exemple du sans-abrisme. Une solution pourrait être de fournir un logement à une personne sans domicile. Le logement est l’un des besoins vitaux fondamentaux et, en obtenant une adresse, une personne peut prétendre à une aide publique. Sauf qu’à lui seul un logement ne résout pas tout le problème. En effet, il existe parfois jusqu’à dix raisons différentes pour lesquelles une personne vit dans la rue. Avec une solution trop simpliste, on ne fait en réalité que traiter les symptômes, sans s’attaquer réellement au problème. »
Comment éviter de donner l’impression que l’on se contente de cocher des cases « inclusivité » lors de la participation ?
« Allez à la rencontre des gens à des moments naturels, par exemple lors de l’entraînement hebdomadaire de football ou d’une réunion à la mosquée. De plus, les pouvoirs publics devraient en réalité établir un lien de confiance structurel avec les habitants. Celui-ci ne repose pas sur un seul projet ou un seul interlocuteur, mais plutôt sur une relation durable et globale. Lorsque l’on forme une communauté, la participation à un projet donné ne consiste pas à cocher une case « inclusivité ». La participation fait partie intégrante du dialogue structurel. »

« Dans la vie réelle, nous ne faisons pas nos choix sur base d’un plan d’actions. »
Une fois que la participation a été organisée de manière inclusive, comment faire évoluer les idées reçues et les structures de pouvoir internes afin que la prise de décision devienne ensuite plus inclusive elle aussi ?
« La participation interne est encore plus difficile que la participation externe. Changer un système existant demande du courage, beaucoup de courage. La première étape consiste à s’assurer que l’on est sur la même longueur d’onde, tant au niveau administratif qu’au niveau de la direction, et à s’y engager : quel est réellement le défi à relever, que voulons-nous résoudre et de quoi avons-nous besoin de la part des groupes cibles dans l’environnement du projet pour en faire un succès ? Réfléchissez également à la raison pour laquelle vous voulez être inclusif et à ce qui se passe si vous ne l’êtes pas. »
« Pour répondre à ces questions, il faut engager un dialogue honnête en interne et remettre en question ses propres modes de pensées et hypothèses. C’est souvent à partir de ceux-ci que nous déterminons d’emblée quel est le défi et comment nous allons le relever. »
Comment engager cette discussion franche ?
« J'aime bien utiliser un exercice simple, mais efficace, pour cela. Demandez au groupe du projet de dessiner un véhicule. L'un dessine une voiture, l'autre un vélo et un autre encore peut-être une navette spatiale. Ensuite, vous précisez que le véhicule doit pouvoir se déplacer sur l'eau. Ce que vous constatez, c'est que les gens ne sont pas prompts à rayer le véhicule initial, mais apportent toutes sortes de modifications à la voiture, au vélo ou à la navette spatiale pour qu'il puisse se déplacer sur l'eau. Et c'est exactement ce que nous avons tendance à faire dans les projets. Nous avons en tête une hypothèse de solution et, lorsque nous constatons que la mission change, nous n’osons pas facilement abandonner cette solution. Lorsque cette prise de conscience s’installe en interne, on fait un pas dans la bonne direction. »
Peut-on également mesurer si la participation était inclusive ?
« (Soupir) Eh bien, nous avons tellement tendance à tout mesurer et à tout démontrer de manière quantitative. Mais je me demande si nous devrions vraiment le faire. Si l’on veut savoir si la participation était inclusive, il y a de fortes chances que l’on finisse par cataloguer les gens. « Ce groupe de population a tel problème et veut telle chose. » Je ne suis pas favorable à la collecte de ces données. On risque alors de faire des suppositions et de mettre tout le monde dans le même panier. Or, chaque individu a sa propre identité et son propre avis, en fonction de ses expériences, de son parcours, de son âge, etc. »
Mais alors, comment savoir si nous faisons bien les choses ?
« Pour cela, il faut travailler de manière très explicite. Commencez par recenser le besoin de manière inclusive, faites ensuite une promesse, puis apportez-en la preuve. Si vous procédez ainsi de manière systématique, vous pouvez suivre et démontrer que vous travaillez effectivement de manière inclusive et que tous les intérêts sont réellement pris en compte. Vous arriverez peut-être à la conclusion que les besoins des jeunes sont bien identifiés, mais que vous ne pouvez pas apporter la preuve qu’ils sont pris en compte dans les projets. Cela reste une méthode qualitative, mais elle aide à mieux comprendre la situation et à ouvrir le dialogue. »
Projetons nous dans dix ans, à quoi pourrons-nous voir que la participation est réellement devenue plus inclusive ?
« À ce moment-là, le monde extérieur et les applications numériques auront vraiment changé. Un processus inclusif ne signifie pas pour autant que le résultat sera également inclusif. Mais si nous y parvenons – en mettant en place un processus inclusif qui aboutit à un résultat inclusif, nous ne pourrons que le percevoir et le ressentir. Les aménagements dans l’espace public ne seront alors plus perçus comme ‘’destinés aux personnes en situation de handicap’’, mais deviendront tout simplement la norme. »
Lisez l’article (en néerlandais) primé de Khadija « La participation comme travail humain : pourquoi l’impact ne peut être atteint que si nous (re)voyons le système » : bit.ly/paper-Khadija-Zekhnini

